Accompagner une personne dépendante : ne plus pouvoir « vivre sa vie » ?

Document sans titre
Garder une personne
dépendante ou malade chez soi ou dans un lieu extérieur (médicalisé
ou non) n’est pas une activité exceptionnelle. Cela peut arriver
aux jeunes comme aux seniors, pour une durée courte ou longue. Et la
situation pourrait devenir de plus en plus fréquente dans les couples
et dans les familles, avec le vieillissement de la population.
Quand on garde une personne
âgée, malade ou handicapée, et quand cette charge ne peut
pas devenir un métier, on ne se pose pas toujours de question sur sa
nécessité : par amour ou par devoir, on le fait (d’autant
plus si c’est un proche). Mais la question existe quand même, surtout
quand on le vit mal : dois-je renoncer à mon bonheur personnel pour
me mettre au service exclusif d’une personne ? N’ai-je pas
droit, moi aussi, de vivre ma vie ? Mais comment faire pour y parvenir ?
Plusieurs cas de garde
existent, et leurs enjeux ne sont pas tous les mêmes. Il y a une différence,
par exemple, entre garder un enfant, un adolescent, un adulte et une personne
âgée. Une différence aussi, entre une personne malade, une
personne affaiblie et une personne handicapée ; et dans la maladie
comme dans le handicap, une différence entre le physique et le mental.
Une énorme différence aussi, entre la maladie (ou handicap) que
l’on sait être curable, celle que l’on sait incurable, et
celle où l’on ne sait pas.
Mais dans tous ces cas, la personne âgée, malade ou handicapée
est dépendante, et l’accompagnant ou le garde-malade le sait bien ;
s’il est à ses côtés, c’est souvent qu’il
a mis de côté sa vie professionnelle (sinon, il aurait fait appel
aux professionnels de l’accompagnement, ou à une aide de proximité) ;
il a renoncé à un métier, ou bien il est à la retraite
et il a renoncé à certaines activités sociales, à
certains engagements, ainsi qu’à certains loisirs. La situation
a fait que c’était lui – ou plus souvent elle – qui
était là au moment et au lieu où la dépendance (vieillesse,
maladie, handicap) s’est déclarée. Parfois, d’autres
« adultes » auraient pu se sentir responsables d’aider
cette personne dépendante, mais ils ont préféré
ignorer le problème ou fuir.
L’accompagnant peut
donc se retrouver seul, et acculé par un dilemme : soit je reste,
et la personne dépendante survivra / vivra / sera peut-être heureuse
grâce à mon aide, mais ma vie personnelle sera mise entre parenthèses
(des parenthèses qui risquent de s’ouvrir sans jamais se refermer) ;
soit je pars continuer ma vie ailleurs et elle risquera de mal vivre d’être
dépendante d’ une personne inconnue : au mieux, elle vivotera,
au pire, sa dépendance ne sera reconnue par personne et elle dépérira
faute d’assistance.
La solution immédiate est souvent dictée par la conscience morale
de l’accompagnant (rejoignant l’instinct naturel de pitié
et de bienveillance dont parle Rousseau) : « je dois rester
aux côtés de cette personne pour l’aider, c’est moins
risqué et c’est bon pour elle ; c’est aussi mon devoir
de garde : gardien de la dignité humaine ».
Assurément, ces
raisonnements sont admirables et dignes du plus grand respect, puisqu’ils
sont dictés par le sentiment moral et par l’abnégation,
une vertu remarquable et exemplaire. Mais d’un autre côté,
ils posent autant de questions qu’ils n’en résolvent. C’est
d’ailleurs sur un certain nombre de non-dits que peut reposer le mal-être
de l’accompagnant, qui se sent lié par le sentiment du devoir,
au point parfois d’en être étouffé.
- Premier non-dit :
la confusion entre amour-propre et amour de soi (distinction proposée
par Rousseau). L’accompagnant, en se plaçant au service de la
personne dépendante (pour que celle-ci conserve sa dignité,
et vive mieux), renonce à satisfaire ses intérêts, ses
désirs intimes, sa propre vie. En renonçant ainsi à lui-même,
il pense éviter l’« amour propre », c’est-à-dire
l’amour de ce qui lui appartient en propre, autrement dit l’égoïsme.
Le danger est qu’il renonce en même temps à l’« amour
de soi », c’est-à-dire au soin nécessaire et
légitime que chacun doit avoir de lui-même, pour vivre bien et,
justement, pour pouvoir être utile aux autres.
En somme, il « déshabille Pierre (lui-même) pour habiller
Paul (la personne dépendante) ». Qui est alors la personne
qui a le plus besoin d’aide ? N’est-ce pas l’accompagnant,
qui n’est aidé par personne ? Si sa logique est de vivre
lui-même dans la pauvreté, cela doit-il impliquer d’être
dépouillé par la personne dépendante ? On se demande
alors ce que devient la dignité humaine du côté de l’accompagnant.
- Deuxième
non-dit : le complexe de supériorité du « sauveur ».
Même si ce n’est pas un cas général, il peut arriver
que l’accompagnant se mette au service de la personne dépendante,
en attendant inconsciemment en retour une reconnaissance ou une gratitude
de celle-ci ou de l’entourage. Il se considère donc, parfois
sans le savoir, comme un « sauveur », naturellement
plus fort que la personne qu’il « sauve », ou
plus fort que ceux qui ne sont pas venus à la rescousse.
Mais pourquoi personne d’autre ne pourrait-il venir en aide à
la personne dépendante ? Même si l’aide apportée
au début n’est pas immédiatement « performante »
(faute de savoir faire, d’être habitué), n’est-elle
pas un soulagement nécessaire pour l’accompagnant ?
- Troisième
non-dit : la confusion du « devoir » et de la « nécessaire
soumission à autrui ». L’accompagnant peut
en effet avoir tendance à confondre sa tâche inévitable
– aider la personne dépendante – avec un devoir dicté
par la conscience morale. Alors que c’est seulement la situation qui
lui a dicté de devenir accompagnant, à lui et à personne
d’autre, et de soumettre sa vie (paradoxalement) à celle d’une
personne dépendante.
Mais si le hasard a créé une contrainte pour une personne, il
ne faut pas confondre cette contrainte avec le devoir, qui concerne tout le
monde. Comme le montre Sartre, tous les hommes sont collectivement responsables
de l’existence des autres hommes (par exemple, du sort des Juifs dans
la seconde Guerre mondiale). Donc le devoir d’aide dépasse la
seule personne de l’accompagnant dicté par les circonstances.
La solidarité avec la personne dépendante est aussi le devoir
de l’entourage proche ou, à défaut, de la société
et de la République.
- Quatrième
non-dit : l’oubli du devoir envers soi-même. Lorsque
l’accompagnant se met au service exclusif de la personne dépendante,
il peut négliger de servir sa propre personne. Il se transforme donc
lui-même en moyen au service d’autrui. Or, cette renonciation
à soi-même, à sa liberté de personne morale, s’oppose
au devoir lui-même. Comme le montre Kant, le devoir de l’homme
s’énonce en un impératif catégorique : agir
comme si notre maxime pouvait devenir universelle, et toujours respecter autrui
comme une fin et non comme un moyen. Mais si j’applique cet énoncé
seulement à autrui, j’oublie de me l’appliquer aussi, donc
je détruis le devoir lui-même, et du même coup, la dignité
humaine en général.
- Cinquième
non-dit : le désir d’indépendance de la personne
dépendante. Il peut arriver en effet, si la personne dépendante
a des moments de lucidité, qu’elle se révolte contre sa
propre dépendance, et qu’elle soit même agressive contre
ceux qui voudraient l’aider, car en l’aidant, on lui rappelle
que sa liberté, et donc sa dignité d’être humain,
sont dégradées. Il se pourrait donc bien que ce soit parfois
la personne dépendante elle-même, qui ait envie de voir l’accompagnant
partir un moment, prendre de l’air et lui laisser prendre de l’air,
quels que soient les inconvénients et les dangers. Pourquoi la dépendance
interdirait-elle de connaître le risque et le danger, synonymes d’autonomie
et de liberté ?
Ainsi, j’imagine
une réponse que l’on pourrait faire à de nombreux accompagnants :
« Bien sûr, aider ses proches, surtout quand ils en ont besoin,
leur fait du bien et répond à une nécessité à
la fois physique, pratique et mentale. Sans vous, ils survivraient peut-être,
mais votre présence et votre bienveillance sont les mieux désignées
au départ pour combler leur attente de bonheur. Cependant, si le revers
de votre présence est un sentiment d’enfermement réciproque,
qui finit par se réduire à une présence physique sans communication
ni bonheur partagé, ne serait-il pas nécessaire d’ouvrir
de part et d’autre des espaces de liberté et d’expression,
vous permettant d’avoir des existences en partie indépendantes ? »
On ne choisit pas
d’être dépendant. Mais c’est vrai dans les deux sens :
l’enfant, la personne malade, handicapée ou âgée dépend
de son accompagnant, mais celui-ci fait aussi « dépendre »
toute sa vie de la personne « dépendante ». La
dépendance initiale devient donc une dépendance réciproque,
un interdépendance. La solution n’est-elle donc pas de rechercher,
de part et d’autre, une relative indépendance dans l’interdépendance ?
Rêver d’une indépendance absolue est utopique, mais mettre
en place une indépendance relative, avec l’aide des proches, est
un projet qui mérite peut-être quelques efforts…
Consultant
philosophe, il enseigne la philosophie depuis 1993 dans l’Académie de
Grenoble, auprès de jeunes adultes (élèves de Terminale). Ce métier alimente
son sens de la relation, de l’écoute (sujet d’un master de philosophie
en 1995) et de la pédagogie ; il lui donne aussi l’occasion d’évaluer
fréquemment les compétences (savoirs, savoir faire) et le savoir être
des individus et des groupes, les projets d’études et de métiers, les
chances d’implication et de réussite dans l’insertion professionnelle.
Parallèlement, il
soutient un Doctorat sur « La philosophie pythagoricienne de la musique
» en 2002 (Université de Paris IV Sorbonne), qui marque à la fois l’achèvement
d’un cursus et le début de nouvelles recherches. Il s’intéresse de plus
près au développement personnel, à la mobilité professionnelle et à l’utilisation
des bilans de compétences et du coaching pour la progression personnelle
des individus. Il décide alors de créer son activité de consultant philosophe,
avec un double volet : la consultation philosophique, le coaching. La
consultation philosophique permet, soit de se former, soit d’utiliser
la philosophie pour résoudre des problèmes professionnels ou personnels.
Le coaching proposé
se fonde sur une philosophie humaniste, qui envisage l’être humain dans
toute la complexité de sa situation, afin de l’accompagner dans sa démarche
autonome de changement et de progression ; mais le coaching ne fait pas
nécessairement appel aux savoirs et savoir faire philosophiques, il s’adresse
donc aussi aux personnes qui veulent simplement ne pas s’enfermer dans
une technique particulière de développement personnel. La matrice philosophique
du coaching ainsi conçu lui permet de dépasser les grilles de lecture
réductrices et de se mettre à l’écoute de soi-même pour mieux avancer
dans sa vie. Les consultations proposées sont encadrées par une éthique
de la relation humaine, qui entraîne un service sérieux et attentif, en
face à face ou à distance.
http://www.j.figari.over-blog.fr |
Par
Joel Figari le
13-11-2008 Imprimer l'article
POUR EN SAVOIR PLUS SUR CE
SUJET  |
|
|
Les 10 plus récents textes de la catégorie
"
4ème âge "
|